14 janvier 2007
Pierre BAYARD
COMMENT PARLER DES LIVRES QU'ON A PAS LUS?
La plupart des échanges sur un livre ne portent pas sur lui, malgrè les apparences, mais sur un ensemble beaucoup plus large, qui est celui de tous les livres déterminants sur lesquels repose une certaine culture à un moment donné. C'est cet ensemble, que j'appellerai désormais la bibliothèque collective.
Il existe d'ailleurs une autre manière de se faire une idée assez précise de ce que contient un livre sans pour autant le lire. Il suffit pour cela de lire ou d'écouter ce que les autres en écrivent ou en disent.
Toutes les oeuvres d'un même auteur présentent des similitudes de construction plus ou moins perceptibles et traduisent secrètement, au-delà de leurs différences manifestes, une manière identique de mettre en ordre la vérité.
[...]Un livre ne se limite pas à lui-même, il est également constitué, dès sa diffusion, par l'ensemble mouvant des séries d'échanges que sa circulation suscite. C'est donc avoir accès à lui, sinon le lire, que de prêter attention à ces échanges.
[...]les livres dont nous parlons n'ont que peu de chose à voir aves les livres "réels"[...]et ne sont bien souvent que des livres-écrans.
[...]Pour se convaincre que tout livre dont nous parlons est un livre-écran, et un élément de substitution dans cette chaîne interminable qu'est la série de tous les livres, il suffit de faire l'expérience simple consistant à confronter les souvenirs d'un livre aimé de notre enfance avec le livre "réel", pour saisir à quel point notre mémoire des livres, et surtout de ceux qui ont compté au point de devenir des parties de nous-mêmes, est sans cesse réorganisée par notre situation présente et ses enjeux inconscients.
Dès le temps de la lecture, et même sans l'attendre, nous commençons, en nous puis avec les autres, à nous parler des livres, et c'est à ces discours et opinions que nous aurons ensuite affaire, reléguant loin de nous les livres réels, devenus à jamais hypotétiques.
[...]Livre inntrouvable[...] à l'image de la plupart des ouvrages dont nous parlons tout au long de notre existence, que nous les ayons lus ou non : des objets reconstruits, dont le modèle lointain est enfoui derrière notre langage et celui des autres, et qu'il est vain d'espérer un jour, même en étant prêt à y perdre la vie, toucher du doigt.
La lecture n'est pas seulement connaissance d'un texte ou acquisition d'un savoir. Elle est aussi, et dès l'instant où elle a cours, engagée dans un irrépressible mouvement d'oubli.
Tout écrivain qui a discuté un peu longuement avec un lecteur attentif, ou lu un article assez long à son sujet, connaît cette expérience d'inquiétante étrangeté où il se rend compte de l'absence de correspondance entre ce qu'il a voulu faire et ce qui en a été compris. Ecart qui n'a rien d'étonnant si l'on pense que, leurs livres intérieurs différant par définition, celui que le lecteur a superposé au livre de l'écrivain n'a guère de chance d'être identifié par lui.
(Troisième type de bibliothèque que j'introduis ici, la biblithèque virtuelle est l'espace, oral ou écrit, de discussion des livres avec les autres. Elle et la partie mouvante de la bibliothèque collective de chaque culture et se situe au point de rencontre des bibliothèques intérieures de chaque participant à la discussion.)
Dans ce contexte culturel, les livres - lus ou non lus - forment une sorte de second langage, auquel nous recourons pour parler de nous-même, pour nous représenter devant les autres et pour communiquer avec eux. Comme le langage, ils servent à nous exprimer mais aussi à nous compléter, en fournissant, par les extraits prélévés en eux et remaniés, les éléments manquant de notre personnalité et en comblant nos propres brèches.
Et comme les mots, les livres, en nous représentant, déforment ce que nous sommes.
[...]Cette seconde transgression est une autre forme de la première : s'il n'est d'aucune utilité d'ouvrir un livre pour en parler, c'est que toutes les opinions sont possibles et argumentables, et que, réduit à l'état de pur prétexte, le livre, d'une certaine manière, a fini d'exister.
Ainsi les livres dont nous parlons ne sont-ils pas seulement les livres réels qu'une imaginaire lecture intégrale retrouverait dans leur matérialité objective, mais aussi des livres-fantômes qui surgissent au croisement des virtualités inabouties de chaque livre et de nos inconscients, et dont les prolongement nourrit nos rêveries et nos conversations plus sûrement encore que les objets réels dont ils sont théoriquement issus.
(Troisième type de livre que j'introduis ici, le livre-fantôme, est cet objet insaississable et mouvant que nous faisons surgir, par oral ou par écrit, quand nous parlons d'un livre. Il est le point de rencontre des différents livres-écrans que les lecteurs construisent à partit de leurs livres intérieurs. Le livre-fantôme appartient à la bibliothèque virtuelle de nos échanges, comme le livre-écrean à la bibliothèque collective et le livre intérieur à la bibliothèque intérieure.)
[...]le texte critique ne porte pas davantage sur l'oeuvre que le roman selon Flaubert ne porte sur la réalité. C'est ce "sur" que je me suis attaché à remettre en cause dans cet essai pour tenter d'alléger la culpabilité qui s'attache à son oubli. Les six minutes à accorder à un livre tiennent à la mise à l'écart décisive de cette proposition, qui renvoie la critique à elle-même, c'est à dire à sa solitude, mais aussi, heureusement, à sa capacité d'invention.
La littérature ou l'art sont ainsi placés, pour le critique, dans la même position seconde que la nature pour l'écrivain ou le peintre. Leur fonction n'est pas de lui servir d'objet, mais d'incitation à écrire. Car le seul et véritable objet de la critique, ce n'est pas l'oeuvre, c'est soi-même.
La critique est la voix d'une âme, et c'est cette âme qui est son objet profond, non les oeuvres littéraires transitoires qui servent de support à cettte quête.
Le paradoxe de la lecture est que le chemin vers soi-même passe par le livre, mais doit demeurer un passage. C'est à une traversée des livres que procède le bon lecteur, qui sait que chacun d'eux est porteur d'une partie de lui-même et peut lui ouvrir la voie, s'il a la sagesse de ne pas s'y arrêter.
[...]le discours sur les livres non lus [...]donne à voir le sujet naissant de la création, en faisant vivre à celui qui le pratique ce moment inaugural de séparation de soi-même et des livres où le lecteur, se libérant enfin du poids de la parole des autres, trouve en soi la force d'inventer son propre texte et de devenir écrivain.
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